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Dani Kouyaté vu par la presseEntretien de Vital Philippot avec Dani Kouyaté à propos de «Sia, le rêve du python» – janvier 2002
Sia, le rêve du python part d'un mythe Soninké du 7e
siècle, le mythe du Dieu serpent. Ce Dieu Serpent assurait la prospérité
du pays. En contrepartie il prenait tous les deux ans la plus belle vierge
de la noblesse. Un jour, la jeune fille qu'il avait désigné
refusa de mourir. Son fiancé alla tuer le Dieu Serpent, qui en
retour maudit le pays. C'est un mythe qui explique la chute de l'empire
pré-mandingue du Wagadu et la dispersion des Soninké. Le futur doit sortir du passé C'est dans cette direction que j'ai interrogé cette histoire, en
menant une réflexion politique et contemporaine sur les rapports
entre pouvoir et mystère. Parce que cette histoire est universelle:
il pourrait s'agir d'une tragédie grecque. Sia, c'est une sorte
d'Antigone qui se dresse contre la cité, c'est aussi Iphigénie
qui refuse d'être sacrifiée et entame un bras de fer avec
les dieux. Mais le film renvoie aussi à Machiavel et à tout
ce qu'il a écrit sur l'exercice du pouvoir. Tout pouvoir joue sur
le mystère. L'histoire ne m'intéresse qu'en ce qu'elle me
permet de comprendre le monde contemporain. Je viens d'une famille de
griots, je suis moi-même griot. Les griots disent que le futur doit
sortir du passé. Ça veut dire que pour nous le passé
est vivant. Le griot est avant tout un passeur, un communicateur. Il faut
qu'il s'adapte aux nouvelles formes de communication. Pour ça le
cinéma est extraordinaire! Griots d'hier et d'aujourd'hui Keïta, mon premier film, faisait l'apologie de la fonction de griot.
Je le défendais notamment par rapport à l'instituteur, au
système éducatif qui chez nous voit d'un mauvais il l'éducation
traditionnelle, alors qu'elle a beaucoup à transmettre à
nos enfants. Dans ce deuxième film je voulais dénoncer les
dérives de la fonction de griot. Traditionnellement le griot avait
une double fonction de conseiller du roi et de représentant du
peuple auprès du roi: c'était un porte-parole, mais sans
complaisance. Il est arrivé dans l'histoire que des griots fassent
destituer des rois. L'Afrique, une pseudo-démocratie La situation politique au Burkina-Faso est la même que dans la plupart
des pays africains aujourd'hui. On est dans des pseudo-démocraties.
Mais derrière cette façade le mystère continue à
naviguer à vue avec le pouvoir, l'impunité continue à
régner, les gens continuent à détourner l'argent.
Aucun politicien n'a de vrai programme politique. Au Burkina un journaliste
a été tué parce qu'il a enquêté sur
l'assassinat du chauffeur du petit frère du président de
la République. Mon film est arrivé dans ce contexte: toute
la population s'est soulevée contre le pouvoir à la mort
du journaliste. Chaque fois que le fou apparaissait, les gens dans la
salle chantaient le nom du journaliste. C'est une pure coïncidence:
le personnage du fou, je l'ai écrit avant la mort du journaliste,
et d'ailleurs il existait dans la pièce. J'ai simplement décidé,
au moment du tournage, de le faire mourir brûlé, comme le
journaliste. Rien n'est blanc, rien n'est noir J'ai essayé de ne pas m'arrêter à une analyse politique
simpliste. Rien n'est tout blanc, rien n'est complètement noir
non plus. Même l'empereur, ce n'est pas quelqu'un de méchant,
c'est quelqu'un de déphasé, de paumé, un pauvre type
qui croit commander et qui ne commande rien du tout, qui croit que tout
lui appartient or rien ne lui appartient. Il a un amour réel, je
pense, de ce qu'il croit être son peuple, et il lui souhaite sincèrement
du bien. Semer des graines de vigilance Le peuple a aussi sa part de responsabilité, on le voit à
la fin, il est prêt à accepter naïvement le nouveau
pouvoir. C'est cette naïveté, proche de l'espoir, qui empêche
toujours la prise de conscience et la révolte. Mais ce qui est
intéressant c'est qu'à côté de cette graine
de naïveté il y a toujours une graine de vigilance qui ne
meurt jamais, même si elle a plus de mal à pousser. On peut
espérer qu'un jour elle prenne. C'est aussi pour cela que Sia,
à la fin, se retrouve sur une route bitumée d'une capitale
africaine d'aujourd'hui. Elle harangue les badauds, et leur dit «réveillez-vous,
le sommeil ne fonctionne pas». Elle va essayer de semer sur ce bitume
quelques graines de vigilance. Car à la fin rien n'a vraiment changé.
Un empereur a chassé l'autre mais le pouvoir reste basé
sur le mensonge. La seule évolution justement, c'est que le relais,
la conscience, passe d'un vieil homme à une jeune fille. Propos recueillis par Vital Philippot | |
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